Article à INRAE (mars 2024)

Article dans la newsletter du centre régional INRAE

La qualité de l’eau du Léman va-t-elle être altérée par les blooms algaux, du fait des activités humaines et du changement climatique ?

Le texte paru en mars 2024, co-écrit par Valérie Samper et Stéphan Jacquet, est repris en partie ci-dessous et est consultable dans son intégralité ici 

La qualité de l’eau du Léman va-t-elle être altérée par les blooms algaux, du fait des activités humaines et du changement climatique ?

C’est ce que le projet INTERREG Franco-Suisse ALGA piloté par Stéphan JACQUET (INRAE, CARRTEL, Thonon-les-Bains) tentera de déterminer dans les 3 ans à venir. La prolifération de microalgues, incluant des cyanobactéries potentiellement toxiques, appelés « blooms algaux », pourrait impacter la qualité des eaux du Léman et les différents services qui en découlent comme l’approvisionnement en eau potable, la pêche professionnelle et récréative ou encore les activités de loisirs, dans un contexte de changement climatique. Afin d’étudier ce phénomène de façon systémique, une équipe transdisciplinaire d’écologues, de politistes, d’économistes et d’acteurs socio-économistes ont pour objectif d’approfondir la connaissance de ces manifestations. Ils pourront ainsi proposer des protocoles pour évaluer et gérer les risques, ainsi que des outils d’aide à la décision opérationnels et adaptés à la situation locale du lac Léman. Au terme de ce projet, il est attendu une amélioration de la gestion et de la gouvernance de cet écosystème, afin d’en préserver les différents services et activités économiques qui y sont liées.

Publié le 21 mars 2024

Les proliférations d’algues vont-elles perturber le lac Léman à l’avenir ?

Pour répondre à cette question, d’après Stéphan JACQUET qui parle au nom du collectif, il nous faut déjà « prendre la température » de la situation actuelle du Léman, le plus grand lac naturel profond d'Europe occidentale, un modèle à plus d'un titre, qui a inspiré la définition même de « la limnologie », discipline qui s'intéresse à l'étude des milieux aquatiques continentaux.

Le Léman, un écosystème qui reste fragile…

De par sa taille en superficie et en profondeur, le Léman est indispensable pour les nombreux services essentiels qu’il fournit à une population riveraine toujours croissante, en France comme en Suisse. On peut citer par exemple l’approvisionnement en eau potable, la multitude des loisirs aquatiques et nautiques, la pêche, l’exploitation thermique, les transports. Il rend aussi d’autres services, moins perceptibles mais tout aussi importants, comme le support de la biodiversité et les cycles biogéochimiques, qui sont cruciaux pour l’environnement et donc pour l’Homme. On comprend dès lors que le Léman soit surveillé, ausculté, protégé car il est soumis à de multiples pressions, telles que les pollutions dues à la densification de la population et à l’activité économique (micropolluants, concentration d’azote et de phosphore en surplus (on parle d’eutrophisation), arrivée d’espèces exotiques pouvant devenir envahissantes, etc.), ou encore le changement global (dont le réchauffement climatique).

Le changement global, pour lequel le projet ALGA porte une attention particulière, peut impacter le Léman à plusieurs niveaux :

  • Le réchauffement climatique conduit à une hausse progressive de la température des eaux, de la durée et de l’intensité de la stratification thermique du lac.
  • Les évènements météorologiques extrêmes sont de plus en plus fréquents et inscrits dans la durée (canicules, tempêtes, fortes précipitations) : ils affectent le régime de mélange des eaux (brassage incomplet du lac en hiver) et les apports terrigènes parfois importants, suite au lessivage des sols et crues des affluents.

Si le brassage hivernal est réduit, des conditions d'absence d’oxygène en profondeur peuvent provoquer l’eutrophisation du milieu, soit la remontée en surface de phosphore stocké dans les sédiments pendant des décennies, et donc favoriser la prolifération d’algues. L’accroissement possible des apports de nutriments dans le lac, tel que décrit ci-dessus, peut également induire des phénomènes de bloom. A contrario, une stratification accrue isolant les couches de surface peut conduire à une ultra-oligotrophisation temporaire de cette zone : les niveaux élevés de nutriments restent bloqués dans la partie la plus profonde du lac et ne sont donc plus disponibles pour le phytoplancton qui se développe dans les premiers mètres riches en lumière.

On comprend donc la complexité de ces processus encore mal connus, tout comme les conséquences de ces phénomènes.

… grâce à l’observatoire des lacs périalpins (OLA), le Léman reste bien suivi

Le Léman et son bassin versant font l’objet d’une importante surveillance écologique, notamment par la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL), en lien avec l’Observatoire des LAcs. De nombreuses études ont également analysé différents aspects de son fonctionnement hydrodynamique, son écologie ou encore sa biogéochimie.

Dans le cadre du projet ALGA, l’imagerie satellitaire sera utilisée, en plus des nombreuses données exploitées sur différents points du lac : les données issues d’OLA, sur le point central du lac entre Evian et Lausanne (nommé SHL2), mais aussi celles du point de prélèvements dans le petit lac près de Genève (nommé GE3) et celles de LéXPLORE, laboratoire flottant multi-instrumenté situé dans la baie d’Ouchy près de Lausanne).

Le projet ALGA, de l’investigation sur les blooms algaux aux préconisations de gouvernance du Léman

L’équipe de scientifiques, de spécialistes de l’environnement et de gestionnaires du projet franco-suisse ALGA, « Efflorescences Algales dans le Léman face aux changements GlobAux », co-financé par l’union européenne, s’attachera dans un premier temps à caractériser les mécanismes impliqués dans la future formation des blooms algaux du Léman. Puis, les relevés et analyses des données et toxines (cyanobactéries benthiques notamment) permettront d’évaluer les impacts des efflorescences algales et cyanobactériennes sur la qualité des eaux et sur les services écosystémiques : le développement de modèles scientifiques permettra de proposer des outils prédictifs et d’aide à la décision pour la gestion future du lac. L’originalité du projet sera, dans son 3e volet, de prendre en compte la perception des blooms par la population environnante (bénéficiaire des services rendus par le lac) avant d’établir différents scenarii et ce, dans un objectif de gestion adaptative du lac, capable de répondre aux défis d'un climat en évolution. Enfin, les propositions ne pourront être mises en œuvre sans une gouvernance transfrontalière, informée des besoins et demandes de la population locale, et sans la concertation nécessaire entre gestionnaires et décideurs des deux pays. Le projet fournira à cet effet une cartographie des acteurs impliqués dans la gestion du lac et identifiera les bases juridiques et instruments politiques.

L’équipe projet proposera alors un éventail de configurations de gouvernances possibles en fonction des enjeux écologiques, des attentes de la population et de son adhésion aux instruments de gouvernance (information, réglementation, taxes, etc.) et s’assurera de l’opérationnalité des conclusions du projet.